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Sociolinguistique Dissertation

"Let you wait, to hear me talking, till we're astray in Erris, when Good Friday's by, drinking a sup from a well, and making mighty kisses with our wetted mouths, or gaming in a gap of sunshine, with yourself stretched back unto your necklace, in the flowers of the earth..."

The Shadow of the Glen, J.M. Synge

Ali: What is the vibe with drugs in Ireland? It might be stereotyping or whatever man but I is heard that the Irish is always up for the  crack.

Sue: No, no. Crack in Ireland means having a good time[i].

Ali: A'ight, for real but crack is a bad drug there is a high but also a low.

Interview de Sue Ramsey, membre du Sinn Féin, par Ali G

  1. Langage et société - barrières et contacts
  2. Origines - contacts et créolesIdentités
  3. À quoi les sociolinguistes servent-ils ? - Méthodes et objectifs de recherche
  4. Méthodes de travail et problèmes posésSociolinguistique et sciences de la natureStandards et non-standards
  5. Conclusion
  6. Bibliographie sélective

Rien ne devait a priori réunir le dramaturge John Millington Synge et le comique Ali G dans une introduction à la sociolinguistique. Rien, si ce n'est justement que l'anglais qu'on leur connaît est bien différent du fameux "Queen's English". Ces deux épigraphes sont des représentations de variétés d'anglais non-standards (Synge écrit ses poèmes en Irish English, et Ali G utilise une version controversée de London Jamaïcan English).

Mais qu'est-ce qu'une variété d'anglais ? Et avant tout, qu'est-ce que la sociolinguistique ? Comme son nom l'indique, il s'agit de l'étude des aspects et implications sociales d'une langue ou du langage. Alors que le linguiste générativiste s'intéresse à l'universalité potentielle d'un trait syntaxique, le sociolinguiste s'intéresse aux particularités langagières d'une communauté, d'une région, d'un pays. Il part du principe que le discours est un acte d'identité dans un espace multidimensionnel (Hudson, 1996). Il s'intéresse donc à la diversité et aux variations, au sein d'une variété, d'une langue ou même entre des langues différentes.

Le sociolinguiste est en quelque sorte l'antithèse du linguiste prescriptiviste. Le but de ses recherches n'est pas d'ériger des règles et de normaliser le langage, mais de le comprendre et de l'analyser tel qu'il existe en réalité, en prenant en compte les facteurs géographiques, politiques, sociaux et démographiques auxquels il est toujours soumis.

En prenant l'anglais comme exemple principal, cette introduction aura donc pour objectif de définir le langage tel qu'il est conçu par un sociolinguiste, de détailler les facteurs de changement et de variations dans une langue, puis de comprendre les tenants et les aboutissants d'une discipline relativement nouvelle dans le champ de la linguistique - somme toute, de comprendre à quoi sert la sociolinguistique et ce qu'elle peut nous apprendre sur l'état du langage dans notre société.

Le langage selon les sociolinguistes

Langues et variétés

Par définition, une langue vivante est en perpétuelle évolution.

Le changement peut se définir diachroniquement, en comparant plusieurs périodes pour voir ce qui est resté, ce qui a été oublié ou qui a évolué, et ce qui a été créé par les locuteurs au fil du temps - ainsi l'anglais de Chaucer est bien différent de celui d'Eminem, par exemple.

Mais l'on peut aussi s'intéresser aux variations au sein d'une même langue de manière synchronique, et les voir comme une partie intégrante de la définition de celle-ci. Ainsi il n'y a pas un anglais mais des variétés d'anglais - l'anglais britannique (British English), l'anglais d'Irlande (Irish English), l'anglais des Etats-Unis (American English), et bien d'autres. L'anglais britannique, par exemple, se compose lui-même de nombreuses variétés, comme le Cockney, l'anglais d'Estanglie (East Anglia English), l'anglais de l'estuaire de la Tamise (Estuary English), etc.

Une variété se définit donc comme un ensemble de caractéristiques linguistiques qui ont la même distribution sociale ou/et géographique (Hudson, 1996). On peut noter des particularités syntaxiques (comme l'after-perfect en anglais d'Irlande, voir plus loin), lexicales (à Londres, on peut « hoover the flat », mais à Boston, il vaut mieux « vacuum the apartment »),  et phonétiques (on citera entre autre la rhoticité du /r/ en American English, et sa non-rhoticité en British English)[ii]. Cette définition s'applique aussi bien à des langues qu'à des dialectes ou encore des registres. Notons qu'il est difficile, voire même illusoire, de séparer clairement les variétés entre elles, qu'elles soient socialement et/ou géographiquement déterminées. En ce qui concerne l'anglais, par exemple, il est plus intéressant de les placer sur un continuum, qui permet une plus grande souplesse d'analyse (Trudgill, 1995). De même, il n'y a pas de différence linguistique systématique entre une langue et une variété. Les linguistes ont l'habitude de dire qu'une langue est un dialecte avec une armée (a language is a dialect with an army") (Mark Sebba, Keynote Speech from  "Ways With Words" Language Conference, Sheffield 1995). En effet, les dictionnaires nous expliquent que le terme langue a toujours des connotations d'identité nationale. Un dialecte est quant à lui généralement considéré comme une variété subordonnée, qui utilise un vocabulaire, une prononciation ou des idiomes non-standards (Concise Oxford Dictionary, 1982). Mais ce sont en fait tous deux des systèmes linguistiques constitués d'une grammaire et d'un vocabulaire, qui sont (ou peuvent être) acquis par leurs locuteurs comme langue première.

Statut des standards

Dès lors, l'anglais standard (Standard English) n'est plus à comprendre comme une norme dont différent la grande majorité des locuteurs, mais une variété parmi d'autres[iii]. Il a cela de particulier qu'on ne peut pas vraiment le situer géographiquement - il est à analyser comme une codification plus formelle qui vient s'ajouter à une gamme de variétés régionales. Il n'est donc en rien supérieur aux autres variétés, et chaque dialecte est aussi « correct » que les autres en tant que système linguistique (Trudgill, 1995). Mais ce n'est pas parce qu'on descend le standard de son piédestal illégitime qu'il faut lui nier tout intérêt. En effet, on peut voir le standard comme ultime garant d'une intelligibilité mutuelle, qui rend l'hétérogénéité d'une langue comme l'anglais possible et gérable. C'est ainsi qu'une des raisons avancées pour expliquer la disparition de l'irlandais (ou gaélique) est la trop grande diversité de ses dialectes[iv]. Seul un standard d'orthographe existe depuis 1945, mais il n'y a par exemple toujours pas de prononciation standard de l'irlandais. La plupart des locuteurs parlent la variété propre à leur communauté, ce qui rend l'apprentissage de la langue encore plus difficile. McMahon (1994) explique que si le gallois a repris son essor, contrairement à l'irlandais, c'est grâce à l'adoption d'un standard de la langue, ce qui a eu pour effet de recréer une communauté linguistique plus forte et plus soudée.

Sociolinguistique et idées reçues

Parce qu'il favorise la diversité, une des missions du sociolinguiste est donc de combattre les idées reçues sur la langue qu'il étudie. Et si des esprits éclairés et optimistes peuvent penser qu'à l'aube de la mondialisation de notre société, les préjugés linguistiques ont été complètement éradiqués par une ouverture au monde sans précédent, laissons-les considérer un instant les exemples suivants.

Dans une analyse de l'intégration en Irlande, Declan Kiberd raconte une discussion avec un ami noir à propos de potentielles attaques racistes à Londres. La réponse de son ami, et la date de publication du livre, ne nécessitent guère de commentaires : Nobody there minds my skin colour: it's only when they hear my Dublin accent that the trouble starts (Kiberd & Longley, 2001).

À Belfast, le 26 février 2006, Máire Nic An Bhaird, une institutrice de 25 ans, a reçu une amende de 150€ pour « disorderly behaviour », après s'être adressée en irlandais aux policiers qui l'interpellaient. Qu'elle ait crié « Tiocfaidh Ar Lá[vi] » ou non n'est certainement pas la question la plus pertinente à poser après cet épisode qui semble sorti tout droit du siècle dernier.

Cela dit, ces deux exemples suggèrent clairement qu'il n'est pas possible de concevoir une langue et ses variétés hors de la société qui les parle, et que le langage est bel et bien un phénomène culturel qui s'explique par des critères sociaux, politiques, géographiques et démographiques. L'idée selon laquelle la société a des effets clairs sur le langage est d'ailleurs bien plus largement acceptée que celle qui postule qu'une langue aurait une influence directe sur ceux qui la parlent.[vi].

On s'attachera donc à illustrer notre première idée dans la suite de cette réflexion sur la sociolinguistique.

[i] Craic (prononcé /krak/, ce qui permet à Ali G de faire un jeu de mots sur crack') est un mot gaélique qui signifie amusement, ou plaisir. Il fait partie des emprunts gaéliques présents en anglais d'Irlande.

[ii] Il est par ailleurs intéressant de noter que les variations syntactiques sont généralement plus rares que les autres (Hudson, 1996). On peut dès lors suggérer que la syntaxe est un facteur de cohésion dans la langue, alors que le lexique et la phonétique resteraient des facteurs de différenciation.

[iii] A chaque groupe de variétés correspond même un standard différent, et l'on pourra ainsi parler d'un standard britannique (auquel correspond la prononciation connue sous le nom de Received Pronunciation), d'un standard américain, d'un standard irlandais, etc.

[iv] On fait souvent la distinction entre l'irlandais du comté de Munster et l'irlandais d'Ulster, mais même de petites communautés comme Cois Fhairrge, dans le comté de Galway offrent de nombreuses variations à leurs locuteurs.

[v] /tchiki-ar-la/ « Notre jour viendra. » Cette formule était très populaire parmi les républicains irlandais lors du combat pour l'indépendance du pays au début du XXème siècle.

[vi] Cette dernière est connue sous le nom d'hypothèse de Sapir & Whorf et soutient en quelque sorte un relativisme du langage qui pose de sérieux problèmes aux niveaux conceptuel et cognitif, lorsqu'elle est poussée à l'extrême. Un relativisme modéré peut cependant mener à des analyses intéressantes, mais il est nécessaire de postuler que les gens ont en commun une capacité de conceptualisation générale qui ne dépend pas de ce qui les différencie en termes de systèmes conceptuels. (People share a general conceptualising capacity regardless of what differences they may have in conceptual systems) (Lakoff, 1987). Quant à Geoffrey Pullum, on peut dire qu'il rejette l'hypothèse whorfienne avec force et humour : « Here's some advice. Whenever you hear someone starting to say something that begins with "The X have no word for Y", or "The X have N different words for Y", never listen to them, and always check your wallet to make sure it's still there. »

Langage et société - barrières et contacts

Origines - contacts et créoles

Maintenant que le concept de variété linguistique a été défini, on peut se demander pourquoi le langage n'est pas uniforme, voir même universel. Y a-t-il une alternative scientifique au mythe de la tour de Babel ? Pour répondre à cette question épineuse, une réflexion historique et géographique s'impose.

La géographie physique est sûrement le facteur le moins controversé en ce qui concerne l'étude de variétés linguistiques. En effet, des frontières naturelles telles qu'une montagne ou un fleuve peuvent avoir une grande influence sur des différences de langage entre les deux communautés qu'elles séparent.

Si l'on évoquait tout à l'heure la mondialisation et l'ouverture médiatique de la société en rapport avec la potentielle éradication des idées reçues sur les variétés d'anglais, on peut également noter qu'une communauté isolée géographiquement et/ou socialement a plus de chances d'utiliser une variété linguistique spécifique, entre autre parce qu'elle sera moins touchée par des processus de standardisation de la communication qu'un grand centre urbain. Par exemple, un sociolinguiste qui voudrait étudier la variété d'anglais parlée en Irlande trouvera plus facilement son bonheur dans le nord du comté de Roscommon (et plus généralement dans l'Ouest du pays) qu'en plein centre de Dublin. De même, Trudgill (1995) mentionne que les innovations linguistiques se propagent souvent des centres urbains vers la campagne (wave theory).

Une variété naît parfois de situations de contact entre deux ou plusieurs langues. Notons que certaines situations de contact sont bien plus traumatiques que d'autres, et que ce sont ces cas extrêmes qui engendrent ce que l'on appelle des langues créoles[i]. Le terme technique « créole » s'applique à une langue qui a été créée par le contact entre deux ou plusieurs langues. Notons qu'on parle ici d'une nouvelle langue, qui n'existait pas auparavant, qui garde certaines caractéristiques des langues d'origine, et qui a bel et bien des caractéristiques qui lui sont propres. C'est une langue qui se crée extrêmement rapidement, toujours suite à une situation qui empêche les locuteurs de continuer à communiquer dans la langue de leurs ancêtres. À l'origine du créole, on trouve le pidgin, une langue seconde rudimentaire qui a été improvisée entre des locuteurs qui étaient dans l'impossibilité de communiquer dans leur langue première respective. Mais dès lors qu'une nouvelle génération acquiert un pidgin comme langue première, celui-ci parvient généralement à se fixer et se complexifier linguistiquement, pour devenir un créole. Une des langues sources fournit la partie la plus importante du vocabulaire créole - cela s'explique par un processus d'acquisition qui reste partiel. Dans le cas des créoles qui utilisent un vocabulaire anglais, ce sont les esclaves africains qui se sont retrouvés dans une situation traumatique où l'anglais, sous une forme souvent assez réduite, était leur seul moyen de communication. Les mots issus de langues africaines (qui font en grande partie référence aux personnes, aux plantes et animaux, et aux activités religieuses) sont venus combler les lacunes de la langue anglaise. On pourra prendre l'exemple du créole jamaïcain pour illustrer cette définition[ii] (1 - 2)

Une variété comme l'anglais d'Irlande est également née d'une situation de contact entre l'anglais et l'irlandais dans le pays, ce qui vient souligner l'importance des phénomènes géopolitiques tels que les invasions et les vagues d'immigration, mais se définit comme une variété de contact, et non une langue créole.

Une variété de contact doit son origine à une situation d'acquisition de langue seconde qui implique généralement un processus plutôt rapide de changement de langue dans le pays. Les communautés linguistiques concernées restent bilingues dans une certaine mesure, sans que cela soit une condition nécessaire, puisque les variétés de contact finissent par ne plus dépendre d'une situation de bilinguisme sur le long terme. (Filppula, 1999) Ainsi, l'anglais d'Irlande est né d'un contact de long terme entre l'irlandais et l'anglais, dont la présence (à des degrés différents) est reconnue et enregistrée depuis le XIIème siècle. S'il y a eu de nombreux stades dans la formation de l'anglais d'Irlande[iii], la première partie du XIXème siècle a été une période particulièrement importante pour la variété, puisqu'elle présente toutes les caractéristiques décrites par Filppula. En effet, en 1800, moins d'un tiers de la population irlandaise parlait exclusivement anglais - on comptait environ deux millions de personnes parlant exclusivement irlandais, et un million et demi de bilingues dans le pays. En revanche, le recensement de 1851  indique que seulement 23% parlaient uniquement irlandais, et qu'alors que 77% des habitants étaient incapables de parler irlandais, seul 5% de la population ne parlaient absolument pas anglais. À la fin du siècle (recensement de 1881), il ne restait plus qu'1% des irlandais à ne pas parler anglais, alors que 85% d'entre eux n'utilisaient plus du tout l'irlandais.

C'est bien durant cette période que l'anglais d'Irlande a été formé, grâce aux efforts 'imparfaits des Irlandais pour apprendre cette langue étrangère dont ils allaient faire leur nouvelle langue maternelle. C'est ce processus d'acquisition, par lequel les locuteurs ont modifié la langue qu'ils apprenaient selon leurs propres habitudes linguistiques (en termes de syntaxe, de vocabulaire et de prononciation) qui a permis à cette nouvelle variété d'anglais de devenir ce qu'elle est de nos jours. Prenons l'exemple de la réponse de cet homme du comté de Clare à son fils, qui lui demandait plus de lait pour son petit-déjeuner: Drink what's in your noggin, you bacach, and you'll get more while ago when you'll drink what's that. [Finis ce qu'il y a dans ton bol, petit mendiant, et tu en auras plus quand tu auras terminé ce que tu as déjà. (Ma traduction)] On a l'impression d'une quasi-improvisation, qui utiliserait des fragments entendus ça et là, au marché, à la ville ou simplement dans la rue. Il utilise « a while ago » pour signifier « in a little while ». De même, la structure « what's that » souligne une interprétation inhabituelle des démonstratifs anglais. Enfin, on retrouve des emprunts lexicaux irlandais, comme « noggin » (une petite tasse souvent en bois) ou « bacach » (mendiant). Alors qu'ils s'efforçaient d'apprendre l'anglais dans une situation de contact, les Irlandais ont réussi à créer l'anglais d'Irlande avant le début du vingtième siècle.

Il ne faut cependant pas oublier que si la situation de contact entre irlandais et anglais a amené à la création de la variété, cette dernière continue d'exister malgré la quasi-disparition de la langue source dans le pays. C'est donc bien que les facteurs géographiques et historiques ne sont pas suffisants pour analyser en détail quelque variété qui soit. C'est la structure et le fonctionnement même de la société qui est à prendre en compte. Il s'agit dès lors de considérer le langage comme une question culturelle et identitaire.

[i] À la question de savoir si le créole est une langue ou une variété, Mark Sebba suggère une réponse intermédiaire pour le moins satisfaisante - le créole serait un type de langue particulier. (Keynote Speech de  "Ways With Words", Language Conference, Sheffield 1995)

[ii] Cette définition du créole nous sera fort utile dans la suite de cet article pour comprendre l'une de nos deux épigraphes.

[iii]L'époque des plantations de Cromwell au XVIIème siècle a entre autre contribué à lui donner une nouvelle direction.

Identités

Différenciation et identification - Classes sociales et ethnies

Des barrières sociales comme l'âge, la race, la classe sociale, peuvent sembler plus subjectives que des barrières géographiques ; elles sont néanmoins des facteurs déterminants dans la distribution des variétés d'une langue. En quelque sorte, une distance sociale peut avoir des effets similaires sur l'état d'une langue qu'une distance géographique. Si l'on considère les variations sociales au sein d'une langue, on s'intéresse donc à la manière dont elle varie selon le statut social des locuteurs. C'est William Labov, avec son livre The Social Stratification of English in New York City (1966), qui a introduit l'idée d'une stratification sociale dans le langage. On peut en effet établir une corrélation entre certaines caractéristiques linguistiques et certaines caractéristiques sociales, comme la classe, par exemple. Ainsi, un locuteur appartenant à une classe plus modeste aura plus de chance d'utiliser une variété non-standard qu'un locuteur issu d'une classe aisée. Trudgill (1995) représente ces corrélations sur un diagramme qui permet de mieux comprendre l'idée d'un continuum entre différentes variétés.

Cette idée de stratification sociale du langage pose dès lors la question de son importance identitaire et des attitudes langagières de la société. En effet, un locuteur qui tient à s'identifier à une classe supérieure à la sienne peut avoir tendance à adopter une variété dont le prestige est plus important. Cela peut même amener à un phénomène d'hypercorrection, où l'locuteur en question va en quelque sorte être plus royaliste que le roi en terme de linguistique, pour se différencier de son milieu et de sa variété d'origine.

Mais le caractère marqué d'une variété peut également être facteur d'identification, et dans ce cas, le fait d'utiliser une variété non-standard va permettre de souligner son intégration à un groupe particulier - qu'on parle de classe sociale, d'ethnie ou même de style de vie.  Pour mieux comprendre ce phénomène, revenons un instant à la plus contemporaine de nos épigraphes et à son auteur, Sacha Baron « Ali G » Cohen[i]. Ali G offre une représentation complexe de ce qu'on appelle London Jamaïcan English, une variété issue du créole jamaïcain. Celle-ci s'est créée avec la deuxième génération d'émigrants jamaïcains en Grande-Bretagne - on peut la voir comme un acte d'identité, une volonté d'associer une nouvelle identité nationale et des origines jamaïcaines[ii]. Le London Jamaïcan English se définit par une adaptation de formes de London English aux formes créoles au niveau syntaxique, et l'utilisation de vocabulaire créole. On obtient dès lors une variété qui pourrait être identifiée à du créole, mais qui témoigne aussi d'une forte influence des variétés d'anglais britanniques locales aux niveaux phonétique, syntaxique et lexical[iii]. Il allie donc une identité jamaïcaine et une appartenance à la working class londonienne, mêlant ethnicité et stratification sociale.

Cela dit, certaines des interviews d'Ali G montrent clairement que sa connaissance du créole jamaïcain est plus que parcellaire. Cela a amené certains linguistes à dire qu'il représente en fait un nouveau phénomène linguistique londonien : l'appropriation du London Jamaïcan English par toute une partie de la jeunesse de la ville[iv]. Dès lors, le phénomène d'identification dont on parlait n'est plus seulement ethnique ou sociale, mais il participe de la construction identitaire de toute une tranche d'âge de la capitale anglaise. On a appelé cela une variété locale et multiraciale : « ...it was the site of low-key, social symbolic renovation, wherein ethnicity was, if anything, deconstructed and a new ethnically mixed community English' created from the fragments » (Hewitt, in Sebba, 2003).

Par ailleurs, il est intéressant de noter que la plupart des messages laissés sur le dit-forum utilisent la même variété qu'Ali G dans ses sketches. En voici un exemple assez parlant : « me iz frum da yookay but me iz in da states an me wonna woch sum ali g. Me gotsa problum mefinks.Bring yoo hairy batty over to dis side ov de worter » (Sebba, 2003). [I am from the UK but I'm in the States and I want to watch some Ali G. I think I have problems. Bring your hairy butt over to this side of the water.] On l'utilise pour montrer son appartenance à la communauté Ali G' (qu'on la définisse comme une communauté de fans ou une communauté internet), après avoir reconnu que la langue du personnage en était une des caractéristiques principales. Dès lors, de nombreux participants se sentent obligés de souligner leur ethnicité d'une autre manière : « Just in case you hadn't guessed, I'm white » (Sebba, 2003).

On voit donc bien qu'une variété particulière peut entraîner de nombreux actes d'identité de la part de ses locuteurs - ceux-ci vont de l'appartenance ethnique à la création d'une communauté virtuelle, en passant par des questions sociales ou générationnelles.

Langue et identité nationale

L'idée selon laquelle une langue est une variété qui s'est constitué une armée vient également nous  rappeler que les questions d'identité s'étendent à l'échelle nationale.

En effet, une nation se définit en grande partie grâce à son passé et sa culture :  «  Nationalism has to be understood by aligning not with self-consciously held political ideologies, but with large cultural systems that preceded it, out of which, as well as against which, it came into being. » (Anderson, B. (1983)) Benedict Anderson souligne ici que les nations sont des entités plus spirituelles que factuelles. Elles seraient à comprendre comme des communautés de l'imaginaire, dans la mesure où leurs membres ne se connaissent pas tous entre eux, mais ont tout de même le sentiment d'appartenir à une seule et même communauté. On peut voir la nation comme une âme, un principe spirituel, et pas seulement comme une série de frontières géographiques. Ses membres partagent un héritage commun, un désir de vivre ensemble et une volonté d'entretenir cet héritage. Il est ainsi difficile de donner une définition précise et scientifique de la nation - avec ses aspects presque mythologiques, elle demeure une notion ambiguë et en perpétuelle évolution. On voit bien que la langue joue un rôle déterminant dans la constitution d'une identité nationale.

Si l'on reprend l'exemple de l'Irlande, on apprend que l'Angleterre avait compris très tôt l'importance de la langue pour leur entreprise colonisatrice. En effet, les statuts de Kilkenny (1366) énoncent déjà une interdiction formelle pour les colons d'utiliser la langue irlandaise, sous peine de punitions sévères. De même, dans son essai View of the present state in Ireland, Spencer explique que la seule manière d'obtenir l'obéissance des Irlandais serait de leur couper les cheveux, de changer leurs vêtements et de les obliger à parler anglais. Il était convaincu que tant que les Irlandais parleraient leur langue, il serait impossible de leur faire accepter la domination anglaise et les traditions de leurs envahisseurs: The speech being Irish, the heart must needs be Irish. (cité dans Kiberd, D. (1995; 10)). Le problème ne s'est en aucun cas résolu une fois l'anglais établit comme nouvelle langue première de la grande majorité des habitants à la fin du XIXème siècle. La lutte pour l'indépendance du pays entraîna d'un côté une volonté de faire renaître la langue irlandaise, avec Douglas Hyde[v] et la Gaelic League, et plus généralement le mouvement du Celtic Revival (Renaissance celtique), dans lequel étaient impliquées des figures littéraires telles que W.B. Yeats, ou Lady Gregory. Cela dit, une grande partie de la population finit par considérer ces efforts comme illusoires, et même des hommes politiques influents, tels que Daniel O'Connell, prônèrent l'abandon de l'irlandais en soulignant l'importance grandissante de l'anglais comme agent de progrès et d'émancipation dans le pays.

Ce dilemme identitaire se retrouve encore de nos jours dans le pays, avec un irlandais parlé par une minorité, située dans l'Ouest du pays, et un pays qui construit sa différence grâce au langage de ses anciens colons. Par exemple, la constitution irlandaise n'offre sa version en irlandais que sur le verso de la version anglaise.

C'est alors qu'une variété non-standard comme l'Irish English permet, malgré une absence déplorable de reconnaissance académique ou officielle, de suggérer une troisième voie, une nouvelle manière de penser le lien entre l'identité post-coloniale et le langage. Des auteurs comme Brian Friel, et son projet théâtral intitulé Field Day' en sont un parfait exemple : « I think that the political problem of this island is going to be solved by language... Not only the language of negotiation across the table, but the recognition of what language means for us on this island... Because we are in fact talking about the marrying of two cultures here, which are ostensibly speaking the same language but which in fact are not ». L'idée de traduire des classiques, comme les Trois Sœurs, de Tchékhov, en anglais d'Irlande, souligne bien sa volonté de conserver un héritage linguistique national tout en l'adaptant aux besoins contemporains du pays.

En somme, quelle que soit l'identité en question, un mouvement vers l'hybridité et la reconnaissance des variétés non-standards serait une manière de gérer des communautés en perpétuelle évolution géopolitique et linguistique.

[i] « Ali G » est un comique britannique qui s'est fait connaître il y a quelques années déjà (« Borat » est un autre de ses avatars). L'artiste derrière ce succès se nomme Sacha Baron Cohen - un ancien étudiant « blanc » de Cambridge, qui vient d'une petite ville proche de Londres. Son personnage, Ali G, est un chef de gang aux origines ethniques ambiguës, qui apprécie et encourage même l'usage de drogues, la grande criminalité et le sexe. La plupart de ses sketches sont des interviews de vraies célébrités ou hommes politiques, durant lesquelles il s'évertue à révéler leur mesquinerie, leur ignorance et leur racisme sous couvert de questions apparemment naïves (Sebba, 2003).

[ii] On parle parfois de Black British identity' (Sebba, 2003).

[iii] Cette variété est le plus souvent utilisée en parallèle avec la variété d'anglais britannique locale considérée comme la langue maternelle de l'interlocuteur. (on parle alors de "code-switching")

[iv] On notera entre autres la remarque d'un utilisateur sur le forum : « Have all of you people ever been to London? if you have you will notice that prob about 90% of white kids under 15 speak like Ali G. »

[v] La conférence de Hyde intitulée "The Necessity for De-Anglicising Ireland" (De la nécessité de désangliciser l'Irlande) eut lieu le 25 novembre 1892 à la Irish National Literary Society à Dublin. Hyde devint ensuite le premier président d'Irlande, de 1938 à 1945

À quoi les sociolinguistes servent-ils ? - Méthodes et objectifs de recherche

Maintenant qu'on a compris certains des enjeux de la sociolinguistique, il sera intéressant de se demander comment un sociolinguiste travaille, quelles méthodes il utilise, et quelles difficultés il rencontre. On s'intéressera également à des hypothèses nouvelles quant au potentiel de la discipline.

Méthodes de travail et problèmes posés

Une des méthodes les plus courantes utilisées par les sociolinguistes pour étudier la variété qui les intéresse est d'effectuer des enregistrements des locuteurs qui la parlent. Il peut s'agir d'entretiens conduits par le linguiste, ou de conversations entre plusieurs locuteurs. Le premier problème qui se pose est celui du paradoxe de l'observateur (Mc Mahon, 1994). En effet, si le linguiste se présente comme tel, il risque de susciter un processus de correction trop important auprès des personnes qu'il enregistre, et de passer à côté des formes non-standards qui l'intéressent. Ainsi, Jeffrey Kallen, qui étudie l'anglais d'Irlande, raconte comment il a passé des heures à enregistrer un Dublinois sans que ce dernier n'utilise une seule fois l'after-perfect, mais que cette même personne croisée par hasard dans un bus l'a utilisée à plusieurs reprises en quelques minutes. Pour cette raison, certains linguistes (comme Filppula, dans le cas de l'anglais d'Irlande, par exemple) préfèrent ne pas parler du véritable but de leurs entretiens, mais prendre un autre prétexte, comme l'étude du folklore local.

Un autre problème qui s'est longtemps posé dans la recherche sur les variétés d'anglais non-standards est lié à la sélection des locuteurs étudiés. En effet, la plupart des enregistrements concernaient une catégorie bien particulière de la population, appelée les NORMs (Non mobile, Older, Rural Males) par Chambers & Trudgill, ce qui ne permettait pas d'avoir une vue d'ensemble sur les variétés utilisées dans un pays. Les générations plus jeunes, plus urbaines, et plus mobiles n'étaient guère prises en compte sous prétexte que leur langue était forcément moins pure' et moins riche en éléments non-standards.

Il est également possible de travailler à partir de questionnaires, qui demandent souvent à des locuteurs d'évaluer l'acceptabilité de certaines formes linguistiques - c'est la méthode utilisée par Hickey dans son étude de l'anglais parlé à Dublin, par exemple.

En terme d'étude des attitudes linguistiques d'une population donnée, l'un des tests les plus célèbres est appelé matched guise test', et fut élaboré par Wallace Lambert pour étudier les attitudes linguistiques des habitants de Montréal. Des sujets bilingues (ou capable de parler plusieurs variétés de la même langue) sont enregistrés pendant deux minutes dans chacune des variétés qu'ils maîtrisent. Ces enregistrements sont ensuite passés à un groupe d'individus qui sont chargés de juger' les locuteurs, sans savoir qu'ils entendent plusieurs fois la même personne. À l'aide d'un questionnaire, les juges' donnent leur sentiment sur la personnalité, le caractère et les origines de la personne qu'ils entendent, et le déroulement du test est censé permettre spontanéité et sincérité de la part de la personne interrogée. Cela dit, Lambert lui-même a remis en question cette technique, notamment parce qu'il est difficile de déterminer si les opinions exprimées par les personnes interrogées sont effectivement les leurs, ou simplement celles qu'ils pensent devoir exprimer en public. Par ailleurs, le déroulement du test et les questionnaires eux-mêmes peuvent facilement entretenir des stéréotypes qui seraient peut-être moins évidents dans la vie de tous les jours.

On comprend donc bien que les méthodes des sociolinguistes permettent un travail innovant et expérimental, mais qu'elles nécessitent une certaine réserve et une grande réflexion pour améliorer leur efficacité.

Sociolinguistique et sciences de la nature

Dans certains cas, comme pour la création d'une nouvelle variété dans une situation de table rase' à partir de différentes variétés d'une même langue mises en contact, il est possible de combiner des méthodes propres à la sociolinguistique et des méthodes plus proches de celles des sciences de la nature. En effet, Trudgill (2004) explique que si l'on dispose de données linguistiques et démographiques suffisantes à propos des variétés d'origine, il est possible de faire des prédictions, dans les limites du possible, sur le résultat général du mélange des variétés en question.

Il étudie le cas de l'anglais de Nouvelle Zélande, le résultat d'un mélange de différentes variétés d'anglais - des variétés anglaises régionales, mais aussi de l'anglais d'Irlande et d'Écosse. Cela lui permet également de faire un parallèle entre différentes variétés d'anglais de l'hémisphère sud (comme l'anglais sud africain et l'anglais de Nouvelle Zélande, par exemple), car ceux-ci ont plus ou moins les mêmes origines: they arose from similar mixtures of similar dialects in similar proportions occurring at similar times.If you bake cakes, I suggest, from roughly the same ingredients in roughly the same proportions in roughly similar conditions for roughly the same length of time, you will get roughly similar cakes (Trudgill, 2004).

C'est en utilisant des principes proches de ceux de l'évolution qu'il parvient à établir plusieurs stades dans la formation d'une nouvelle variété :

  • Mélange : réunion dans un même lieu de personnes parlant différentes variétés d'une même langue 
  • Harmonisation : perte des variantes démographiquement minoritaires (le statut social n'entre pas en compte dans cette phrase).
  • Régularisation : les formes régulières et non marquées peuvent survivre même si leur poids démographique est moindre. La simplicité structurelle est privilégiée.
  • Développement inter-variétés : des formes qui n'existaient pas dans les variétés d'origine naissent de l'interaction entre ces dernières. 
  • Réattribution : lorsque plusieurs formes ont survécu au processus d'harmonisation, elles se voient attribuer de nouvelles particularités dans la variété créée. Elles peuvent être géographiques, sociales, stylistiques ou allophoniques.
  • Concentration : la nouvelle variété se stabilise et acquiert des normes et de la stabilité.

On voit bien ici que la recherche sociolinguistique s'effectue de manière raisonnée et scientifique, et qu'elle peut parfois utiliser de manière productive des méthodes et des théories (comme la théorie de l'évolution, par exemple) issues des sciences de la nature.

Standards et non-standards

Par ailleurs, si le sociolinguiste s'intéresse aux variétés non-standards en tant qu'elles sont des systèmes linguistiques cohérents, il paraît logique de pouvoir utiliser des théories linguistiques plus « standards » pour  les analyser.

Une structure syntaxique issue de l'irlandais, comme l'after-perfect, est toujours utilisée en anglais d'Irlande, parce que l'emploi irlandais d'after est cohérent avec le réseau sémantique « standard » de la préposition, établi par la linguistique cognitive (Lakoff, Langacker, Evans...)

Mais qu'est-ce que l'after-perfect ? Quand un Irlandais dit : « I am after writing a letter », cela ne signifie pas qu'il a en projet d'écrire une lettre, comme en anglais standard, mais qu'il vient juste de le faire. Cette forme a pour origine une structure irlandaise similaire qui exprime un passé récent :

(1) – Táim tar éis litir a scríobh – Tá (verbe être) + Sujet + tar éis/i ndéidh (= after) + N + a + Nom verbal

Pour être plus précis, cette forme rapporte la conclusion d'une action (writing a letter) en faisant référence à un état initié par la conclusion de cette action (the state John is in).

Si l'on part du principe que le sens premier (ou protoscène) d'une préposition comme after' est toujours spatial, par exemple dans la phrase : John ran after Julie',  on le représenter de la manière suivante :

Au risque d'enfoncer des portes ouvertes, on voit que John est bien derrière Julie, et qu'ils courent tous les deux dans la même direction.

À partir de ce schéma de départ, on peut retrouver les autres sens de la préposition par dérivation :

Dans John has been after getting  Julie to marry him from the start', on voit bien que la poursuite n'a plus rien de physique - en revanche, « after » permet d'exprimer un projet que l'on cherche à réaliser, que l'on  « poursuit », en quelque sorte.

John is looking after Julie while she is ill'. Ici Julie n'est plus le but de la poursuite, mais l'objet de l'attention de John.

John takes after Julie'. Dans ce cas, enfin, Julie n'est plus un but mais en quelque sorte un modèle, conscient ou non.

La protoscène peut également prendre une dimension temporelle, comme dans After John left, Julie found herself another man'.

Il convient alors de se demander comment une phrase comme John is after writing a letter to Julie' ( = John has just written a letter to Julie) peut entrer dans ce réseau sémantique sans contredire la protoscène que nous venons d'établir.

Pour cela, il nous faut comprendre que l'anglais, comme de nombreuses langues du monde, a une manière spatiale de représenter la temporalité comme un objet en mouvement (Lakoff & Turner, 2003) - nous faisons face au futur, et les événements (E1, E2) arrivent face à nous :

On se rappelle que notre structure non-standard permet de décrire un état qui est induit par la conclusion d'une action - c'est donc en quelque sorte comme si l'on représentait deux moments dans le temps : l'action qui amène à l'état décrit, et le dit-état. Une phrase telle que John is after writing a letter to Julie' pourrait donc se schématiser de la manière suivante :

On retrouve bel et bien un schéma similaire à celui de la protoscène, ce qui justifie l'utilisation d'after qu'en font les Irlandais dans cette structure non-standard, et explique au moins en partie le fait que celle-ci ait perduré, alors que la plupart des locuteurs dans le pays ne parlent plus irlandais (L'Hôte, 2006).

Cet exemple illustre donc comment il est possible d'utiliser des théories standards au profit d'une analyse détaillée d'une structure non-standard.

Conclusion

La sociolinguistique est donc une discipline relativement nouvelle aux intérêts variés. Elle permet une meilleure compréhension des langues telles qu'elles sont réellement parlées dans le monde, et est un outil indispensable pour faire évoluer les stéréotypes linguistiques et promouvoir la diversité. Et pour comprendre que l'anglais de J.M. Synge, celui d'Ali G et celui des présentateurs de la BBC sont certes différents, mais ont tous une validité et une histoire.

Bibliographie sélective

Anderson, B. (1991) Imagined Communities:reflections on the origin and spread of nationalism. London: Verso. Evans & Tyler (2003) The semantics of English prepositions: spatial scenes, embodied meaning and cognition, Cambridge, UK; New York: Cambridge University Press. Filppula, Markku (1999) The grammar of Irish English: language in Hibernian style, London; New York: Routledge. Hudson, R.A. (1996) Sociolinguistics, Cambridge [England]; New York, NY, USA: Cambridge University Press. Kiberd & Longley (2001) Multi-culturalism: the view from the two Irelands, Cork University Press in association with the Centre for Cross Border Studies, Armagh. Kiberd, D. (1995). Inventing Ireland. London: Vintage. Labov, William (1966) The Social Stratification of English in New York City, Washington, D.C.: Center for Applied Linguistics. Lakoff, George & Johnson, Mark (2003) Metaphors we live by, Chicago: University of Chicago Press. Lakoff, George (1987) Women, fire, and dangerous things: what categories reveal about the mind, Chicago: University of Chicago Press L'Hôte, Emilie (2006) Translations and hybridity: an analysis of contemporary Irish English, Mémoire de Master2 non publié, ENS-LSH/Université Lyon2. McMahon, April (1994) Understanding language change, Cambridge; New York, NY, USA: Cambridge University Press. Sebba, Mark (2003) Language and identity in the Ali G websites, in Christian Mair, ed., Interactional sociolinguistics and cultural studies, Thematic issue of Arbeiten aus Anglistik und Amerikanistik 28(2): 279-304. Tübingen: Gunter Narr Verlag. Trudgill, Peter (1995) Sociolinguistics: an introduction to language and society, London, England: New York, N.Y., USA: Penguin. Trudgill, Peter (2004) New-dialect formation: the inevitability of colonial Englishes, Edinburgh: Edinburgh University Press.

 Pour citer cet article :

Conférence en ligne

"The Sociolinguistics of Identity", une conférence de Peter Stockwell.

1Dans le monde contemporain, la diversité de traitement des contacts de deux ou plusieurs langues au sein du même espace sociétal, parlées par des communautés linguistiques (Labov, 1976) différentes, est étonnante (voir par ex. Boyer et Dumont, 1987). Et s’il est un domaine où la sociolinguistique, sous l’appellation de sociolinguistique appliquée, a acquis par le caractère thérapeutique de ses interventions une importante légitimité sociale, c’est bien celui des politiques linguistiques.

2Il est le plus souvent question de politiques linguistiques institutionnelles, mais il ne faut pas oublier que les interventions sur les questions de langue(s) ne sont pas l’apanage des États : des structures associatives locales, des organisations non gouvernementales, des collectivités territoriales comme certaines régions en France (au travers de politiques publiques spécifiques en faveur de langues « minoritaires » et/ou « régionales ») peuvent fort bien, précisément dans les cas de problèmes linguistiques sociétaux plus ou moins importants, tenter de peser par une action de nature militante ou/et réglementaire sur la situation sociolinguistique concernée.

Politique, planification, aménagement… linguistique : l’ émergence de la sociolinguistique appliquée

3La notion de politique linguistique, appliquée en général à l’action d’un État1, désigne les choix, les objectifs, les orientations qui sont ceux de cet État en matière de langue(s), choix, objectifs et orientations suscités en général (mais pas obligatoirement) par une situation intra- ou intercommunautaire préoccupante en matière linguistique (on songe à l’Espagne au sortir du franquisme ou à la Yougoslavie de Tito) ou parfois même ouvertement conflictuelle (comme c’est le cas de la Belgique aujourd’hui). L’expression politique linguistique employée ici comme entrée dans ce sous-champ de la sociolinguistique qu’est la sociolinguistique appliquée (à la gestion des langues) semble avoir été utilisée tardivement (dans les années soixante-dix du 20e siècle) à la fois aux États-Unis et en Europe (Calvet, 1996, p. 6), bien après celle de planification linguistique, traduction de language planning dont la paternité revient, selon Louis-Jean Calvet (1996, p. 4), à Einar Haugen (1959), expression qui se verra par la suite concurrencée par normalisation linguistique (Aracil, 1965, pour le domaine catalan-espagnol) et aménagement linguistique (Corbeil, 1980, pour le domaine québécois-francophone). Enfin Jean-Baptiste Marcellesi et Louis Guespin proposent le terme glottopolitique avec, semble-t-il, le souhait d’élargir la qualification afin d’« englober tous les faits de langage où l’action de la société revêt la forme du politique » (Guespin, Marcellesi, 1986, p. 5)2.

Aspects techniques et juridiques

4Les notions recensées correspondent pour l’essentiel à deux niveaux d’intervention (et donc d’analyse) en matière de gestion des langues. Car pour qu’une politique linguistique (comme toute politique publique : éducative, sanitaire, environnementale…) ne s’arrête pas au stade des déclarations et passe à l’action, il faut qu’elle mette en place un dispositif et des dispositions : on passe à un autre niveau, celui de l’intervention concrète, et c’est alors qu’on peut parler de planification, ou d’aménagement ou de normalisation linguistiques.

5À cet égard, une politique linguistique peut :

6– concerner telle langue dans ses formes : il peut s’agir alors d’une intervention de type normatif (visant, par exemple, à déterminer une forme standard, à codifier des fonctionnements grammaticaux, lexicaux, phonétiques…, ou encore à modifier une orthographe, etc., et à diffuser officiellement les [nouvelles] normes ainsi fixées auprès des usagers) ;

7– concerner les fonctionnements socioculturels de telle langue, son statut, son territoire, face aux fonctionnements socioculturels, au(x) statut(s), au(x) territoire(s) d’une autre/d’autres langue(s) également en usage dans la même communauté, avec des cas de figures variables (complémentarité, concurrence, domination, etc.).

8Une politique linguistique peut aussi présenter une double visée : linguistique et socioculturelle, et les deux types d’intervention évoqués sont alors parfaitement solidaires. C’est ce qu’on entend par normalisation en Espagne dans la période actuelle où, en Catalogne par exemple, la normalisation sociolinguistique officielle du catalan implique la prise en compte de la normativisation linguistique (grammaticale, lexicale, orthographique…), déjà largement réalisée dans le premier tiers du 20e siècle ainsi que l’enrichissement terminologique permanent (Boyer, 1996, p. 103-104) et par ailleurs la promotion de normes d’usage du catalan dans tous les domaines de la vie sociale. La normalisation est pour les sociolinguistes catalans la seule réponse pertinente à la dynamique de substitution que ne manque pas de créer un conflit diglossique en faveur de la langue dominante, conformément aux hypothèses de L. V. Aracil :

[…] une véritable normalisation ne peut jamais se limiter aux aspects « purement » linguistiques, mais elle doit prendre en compte en même temps un tas de facteurs clairement « sociaux » et même essentiellement politiques. Ce qu’il faut en tout cas c’est assurer un équilibre dans le cercle fonctionnel car il serait assez curieux de penser qu’un idiome « vivant » puisse accomplir la plénitude de ses fonctions sociales et culturelles en étant dépourvu de l’intégrité des fonctions linguistiques indispensables ou en en étant privé de façon coercitive. L’action est condamnée à l’échec si elle n’avance pas simultanément sur un double front : linguistico-culturel (développement des fonctions socioculturelles de la langue) et sociopolitique (réorganisation des fonctions linguistiques de la société). [Ainsi] la normalisation est une véritable macrodécision qui, comme par exemple les macrodécisions économiques, tend à orienter l’avenir d’une communauté et suppose l’exercice d’un certain pouvoir. On comprend pourquoi la normalisation efficace exige, ou bien la pleine indépendance politique ( = souveraineté), ou du moins un degré substantiel de self-government de la communauté linguistique concernée. (Aracil,1982, p. 33 ; c’est moi qui souligne ; je traduis du catalan)

9Du reste, le couple notionnel normalisation/normativisation correspond assez bien à la dichotomie proposée par Heinz Kloss (1969) et adaptée par Einar Haugen (1983) dans le cadre d’une modélisation plus complexe, en vigueur dans la littérature anglo-saxonne du domaine : status planning (planification du statut) / corpus planning (planification du corpus) ; le status planning « vise le statut social de la langue » ; quant au corpus planning, il s’agit de « l’aménagement de la langue elle-même » (Daoust, Maurais, 1987, p. 9-10).

10Si l’on veut mettre en synergie l’essentiel des modélisations et notions disponibles et dont il a été fait état dans ce qui précède, on obtient la figuration suivante :

11Pour ce qui concerne l’appareil juridico-administratif au service des politiques linguistiques étatiques (dont le coût en termes financiers peut être très important), il y a donc diversité, qu’il soit mis en place au niveau central ou au niveau des collectivités territoriales (comme la Communauté autonome en Espagne, le district en Finlande, le canton ou la commune en Suisse…) ou à plusieurs niveaux à la fois. Ainsi en France, la politique linguistique en faveur des langues de France autres que le français, au nombre de 75 (qui prend en compte les langues régionales et minoritaires territorialisées, mais aussi les langues anciennement [et durablement ?] installées sur le sol français, mais non territorialisées – l’arabe dialectal, le berbère, le romani…) (Cerquiglini, 1999) incombe institutionnellement à la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (institution qui, à l’origine, s’occupait essentiellement de la mise œuvre de la politique linguistique du gouvernement en faveur de la défense du français). Cependant, on l’a dit, des régions où une ou deux langues territorialisées autres que le français (l’occitan, le breton, le catalan, le basque…) sont en usage, peuvent faire l’objet de politiques linguistiques de protection, appuyées sur des enquêtes sociolinguistiques3, mettant en œuvre des campagnes de sensibilisation et de promotion, d’enseignement, de production de matériels divers, en particulier pédagogiques, etc. On observe souvent une instrumentalisation de l’identité linguistique (et donc culturelle) régionale. Cependant, ces politiques publiques contribuent à légitimer la survie de ces langues (en général stigmatisées en même temps que célébrées), à accroître leur visibilité dans l’espace public (au travers de signalisations bilingues ou de manifestations festives, par exemple)4.

12Le dispositif au niveau étatique peut se limiter à une Académie de la langue et, en guise de dispositions, on peut ne trouver qu’un article dans la Constitution. Mais on peut aussi observer la création d’autres instances de gestion, comme un ministère, un office, une direction, des commissions, des conseils et la prolifération de textes réglementaires : décrets, arrêtés, circulaires et parfois le vote de lois linguistiques.

13Par ailleurs, la réalisation d’une politique linguistique se doit d’être attentive au respect de deux principes fondamentaux du droit en matière de plurilinguisme :

14– le principe de personnalité, selon lequel « le choix de la langue [relève] des droits personnels de l’individu » (Mackey, 1976, p. 82) ;

15– le principe de territorialité, qui suppose une territorialisation de la gestion du plurilinguisme, laquelle peut revêtir des dimensions très variables, comme on l’a dit (région, canton, commune…). C’est ce principe qui inspire majoritairement les aménagements/planifications linguistiques.

Idéologie(s) et choix de politique linguistique

16Généralement, on évalue à plus de 6 000 le nombre des langues en usage dans le monde : il est donc clair que le monolinguisme y est l’exception et que le plurilinguisme est la situation la plus répandue sur l’ensemble des États. Il en va de même en Europe, certes avec une pluralité moindre, mais cependant souvent menacée : d’où la mise en œuvre par le Conseil de l’Europe d’une disposition supra-étatique de politique linguistique : la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (Woehrling, 2005), car l’espace géopolitique européen est souvent celui où s’est le plus développé l’idéal de l’État-Nation, c’est-à-dire un idéal d’État monolingue qui tend à associer un même territoire, une seule organisation politico-administrative et une langue unique. L’État français est la concrétisation de cet idéal d’État-Nation qui obsède bon nombre de revendications identitaires (et nationalistes) sur le continent européen (cf. l’« espace ex-yougoslave ») (Baggioni, 1997 ; Boyer éd., 2004).

17En matière de plurilinguisme et en relation avec la « mondialisation », on peut considérer que les options de politique linguistique ne sont pas légion : à un pôle libéral, qui fait prévaloir le laisser-faire, s’oppose un pôle interventionniste à deux variantes, parfois associées : celle des droits universels en matière linguistique et de l’écologie linguistique, qui défend le principe de sauvegarde de la diversité linguistique et donc de défense systématique du plurilinguisme, et le positionnement identitaire en faveur de la langue communautaire, dont le nationalisme linguistique est le cas de figure le plus achevé (Boyer, 2008).

18Le « pôle libéral » n’est pas difficile à caractériser : il accepte la logique du marché des langues dominant (localement, internationalement). On peut en trouver des versions caricaturales (s’appuyant sur des discours d’inspiration étroitement économiste) aux meilleures sources. Ainsi chez De Swaan (2001), à propos de la « compétition entre communautés linguistiques », il est question d’« investissement », de « bénéfices […] attendus », de « coût »… puisque les langues sont des « biens hypercollectifs »… (voir Boyer, 2007).

19Quant au pôle interventionniste, il est aujourd’hui prioritairement représenté par l’écologie linguistique. Ce qui est intéressant dans cette vision « altermondialiste », c’est le double mouvement des interventions qui est prôné, qui articule des « stratégies de haut en bas » visant à « mettre en place des politiques linguistiques à un niveau local, régional et international qui fassent partie d’une planification politique et de gestion générale des ressources » (ibid., p. 213), mais aussi des « stratégies de bas en haut » car « accorder trop d’attention aux politiques officielles peut s’avérer contre-productif en l’absence d’autres activités aux niveaux inférieurs » (ibid., p. 191). Ainsi, « la préservation d’une langue doit d’abord commencer dans la communauté elle-même, grâce à des efforts volontaires, et être financée de bas en haut par les ressources de la communauté » (ibid., p. 202).

20Le même pôle interventionniste présente une deuxième variante, la revendication identitaire, qui peut se présenter sous la modalité du nationalisme linguistique : une option qui semble avoir eu le vent en poupe durant la dernière période5. Cette option est, quoi qu’on en dise, la base idéologique de certains retournements de substitution linguistique (Reversing Language Shift, dans les termes du sociolinguiste Fishman) dans lesquels la loyauté linguistique des usagers n’a pas failli, dont trois cas proprement spectaculaires (Fishman, 1991, présenté par Vallverdú, 1993) : l’hébreu moderne en Israël, le français au Québec et le catalan en Espagne dans la Communauté autonome de Catalogne.

21Pour prendre l’exemple catalan, durant le 20e siècle, les catalanistes ont su enrichir la construction idéologique du nationalisme linguistique (commencée dans les dernières décennies du 19e), et tout particulièrement dans la lutte contre la dictature franquiste. Le pouvoir nationaliste qui a présidé aux destinées du gouvernement autonome de la Catalogne (la Generalitat de Catalunya) durant deux décennies a su se faire le chantre et le défenseur intraitable de la langue catalane, en contribuant à instaurer en Catalogne autonome un dispositif de politique linguistique exemplaire (Boyer, Lagarde éd., 2002), et en sachant tenir un discours public à vocation consensuelle mais inspiré par un ferme positionnement nationaliste non-indépendantiste. Il est clair cependant que la « langue nationale » des Catalans n’a pas totalement neutralisé à son avantage la dynamique de substitution héritée du franquisme en faveur du castillan : des faiblesses dans la normalisation officielle sont patentes, malgré d’incontestables succès dans presque tous les secteurs de la communication sociale et de la vie de la communauté, qui autorise certains observateurs à considérer qu’il y a bien globalement un retournement de situation sociolinguistique.

22Et c’est bien dans le domaine de l’évaluation des politiques linguistiques que des avancées devraient être faites. Certes, il existe au sein des dispositifs les plus sophistiqués des structures spécifiques mises en place pour observer et évaluer rigoureusement les résultats obtenus : on songe par exemple à l’Institut de Sociolingüística Catalana et aux études qu’il a produites tout au long de la mise en œuvre de la normalisation linguistique institutionnelle, mais justement, le plus souvent, on peut reprocher à ce type d’évaluation d’être de l’autoévaluation (ce qui du reste n’est déjà pas si mal…).

23Par ailleurs, une évaluation des politiques linguistiques digne de ce nom ne saurait se satisfaire des notions trop générales de « réussite » et d’« échec » (voir Truchot et Huck, 2008), comme le montre en particulier l’exemple catalan : la complexité des processus en cause requiert à la fois des évaluations macrosociolinguistiques (d’ordre quantitatif) et des observations microsociolinguistiques (d’ordre qualitatif), secteur (communicationnel) par secteur, et aussi bien sur le plan des représentations et attitudes que sur le plan des pratiques et comportements effectifs.

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